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B(2)

22 Juil

B

Par Jonathan Reynolds


Épisode 2

Parce qu’un chandail japonais de Roger Corman, ça veut mieux qu’une armure.

Aujourd’hui, c’est ma dernière journée, l’ultime journée avant la guerre. Celle d’un passionné contre l’ennemi juré : DVDBuster. C’est cette compagnie américaine qui, installé à quelques rues de mon club vidéo, a tué mon rêve. Si je ne peux pas m’en prendre à une telle entité, je peux au moins détruire la succursale qui a imposé son règne dans le quartier. Comme à de nombreux autres endroits en Estrie (et sans doute à plusieurs autres endroits au Québec et qui sait, en Amérique du Nord), DVDBuster a mis fin à une ère de petits clubs vidéos de quartier, ceux qui n’avait pas des tonnes de copies mais une belle variété et un service humain. Un service vrai, pas calculé. Bonjour, bienvenue chez DVDBuster. (Après quelques minutes, le temps que le client commence à errer) Est-ce que je peux vous aider dans vos choix? Avez-vous vu le dernier film de Vin Diesel? Tout est calculé. Le dernier film de Vin Diesel? Il ne fait pas de film, pauvre con, ce n’est que l’acteur. Si tu avais de la culture un tout petit peu, tu dirais : le dernier film avec Vin Diesel. Non, si tu avais le moindrement de culture, tu ne suggèrerais même pas ce film-là. Tu remonterais dans le temps et tu ferais comme mon frère et moi dans les années 80 : tu irais chez Au Roi du Vidéo. Là, il y avait du choix. Je m’en souviens : des milliers de cassettes toutes alignées et toute différentes! Le club a fermé dans les années 90. Ou sinon, tu irais Chez Renaud, situé dans le sous-sol d’un dépanneur, comme quand j’étais ado et qu’avec mes amis, on dévorait les pochettes avec nos yeux de fans. Dans ce temps-là, ce n’était pas les photographies d’acteurs qui apparaissaient sur la pochette (je sais, je sais : ce sont les acteurs qui font vendre le produit… et bien, moi, ce n’est pas un produit que je veux, c’est un film), c’était des dessins, c’était de l’art. Des illustrations souvent étranges, souvent déstabilisantes. Hier, c’était l’ère de la passion. Aujourd’hui, c’est le temps du conformisme. Donc, allez-y, continuez d’aller chez DVDBuster. Après tout, c’est ce que vous voulez. C’est plus facile et ça coûte moins cher d’aller chez DVDBuster (Ils le mentionnent dans la publicité, à la télévision).

Je n’en ai plus rien à foutre.

Demain, le sang coulera. Le sien. Ensuite, le mien.

Aujourd’hui, je vais m’amuser. D’ici quelques minutes, mes amis PM (surnom de Benoît, qui lui vient à cause de ses nombreuses peaux mortes sur le visage) et Larry Cohen (surnom de Tom, qui lui vient… Si tu avais un peu de culture, tu saurais qui est Larry Cohen et pourquoi Tom aime se faire appeler ainsi). Deux vrais passionnés comme moi. On se connaît depuis le secondaire. PM rêve d’avoir un ciné-parc pour faire revivre l’époque perdue des GrindHouse. Et Larry Cohen, lui, rêve d’être assis dans ce même ciné-parc pour y regarder Zombie Holocaust, ou Faster, Pussycat! Kill! Kill! (Ou encore un film de Larry Cohen, le vrai pas lui; Tom ne fait pas de film).

Et moi, je ne rêve plus.

Je vais juste m’amuser. Et à voir l’éclairage chaleureux du soleil qui embrase la cime des arbres, au loin, ça va être une très belle journée. Une journée chaude, une vraie belle journée de juin. Le temps de la passion.

J’ai enfilé pour l’événement mon chandail japonais de Roger Corman. Au Québec, je dois être un des seuls à avoir cet item. C’est mon frère, qui habite maintenant au Japon, qui me l’a envoyé. On y voit le visage du cinéaste couvert de sang avec des symboles asiatiques un peu partout autour de la tête. Je n’ai aucune idée de la signification de ces caractères mais pour moi, ça doit être écrit : Hommage à Roger Corman, génie que l’on oubliera jamais. Ou quelque chose comme ça. Avec cette pièce de collection sur le corps, je suis invincible. Je suis un vrai fan. Je suis l’ultime guerrier des Séries B.

Je ne l’avais jamais porté avant. La journée d’ouverture des marchés aux puces est l’occasion où jamais. L’ultime journée avant la fin.

J’entends le grondement de la voiture de PM. S’il est fidèle à ses habitudes, Larry Cohen sera endormi sur le siège passager. Peu importe la longueur du trajet, il s’endort presque à chaque fois qu’il monte en voiture. Et comme il ne conduit jamais, c’est plus rassurant pour nous. Un accident, ça n’est jamais bien drôle. À part dans un film, c’est évident.

La Ford Escort apparaît entre deux rangées d’arbres. Et comme je l’avais prévu : Larry Cohen est endormi, la bouche ouverte comme s’il tétait un mamelon de Karen Black. PM gare sa voiture et s’empresse d’en sortir, sourire aux lèvres. Je me relève du capot de ma propre voiture et me dirige vers lui pour lui serrer la main.

—    Ça va être toute une journée! me lance-t-il d’un ton enjoué.

—    Mets-en.

Pendant quelques secondes, mon regard reste accroché à ses joues sur lesquelles pendent de minuscules peaux mortes, plusieurs dizaines de petits lambeaux qui ont souvent dégoûté de nombreuses filles.

—    Et bien, j’ai dormi, on dirait…, constate Larry Cohen en sortant à son tour de la Ford Escort.

Je lui réponds en le citant :

—    « Je vais juste me fermer les yeux quelques secondes les gars » Est-ce que tu t’en souviens quand tu t’endormais tout le temps pendant les films?

—    Oui, c’est vrai! Et quand on avait regardé un des Vendredi 13, j’avais rêvé que je me faisais courir après par Jason, il finissait par m’attraper pour me donner un coup de machette. J’avais plein de sang au visage. Quand je me suis réveillé, ce n’était pas du sang mais ma propre bave qui m’avait coulé dessus.

—    Ach! Dégueulasse! J’avais oublié ça, lui répond PM.

—    Ça valait peut-être mieux ainsi, que je suppose, en rigolant.

Mes amis se tournent vers moi et me fixent d’un air surpris.

—    Qu’est-ce que vous avez, les gars?

—    Ça fait du bien de te voir rire. Ça fait longtemps.

J’hausse les épaules.

—    Pas si longtemps que ça quand même.

—    Oh oui, rétorque Larry Cohen, très longtemps.

—    Au moins un bon mois, précise PM.

En y pensant bien, ils ont raison. Avec la fermeture de Nocturne club vidéo culte et le stress, je ne trouvais plus le temps de rire.

—    C’est qu’aujourd’hui, c’est spécial. C’est notre journée!

—    Comme à chaque année, approuve PM. On est les rois des marchés aux puces!

Je me racle la gorge et lève un poing vers le ciel bleu.

Les guerriers des Séries B!

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Rendez-vous le 25 juillet pour l’épisode 3!

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1 commentaire

Publié par le juillet 22, 2010 dans Uncategorized

 

Une réponse à “B(2)

  1. Donald Plante

    juillet 23, 2010 at 12:32

    Les guerres des Séries B! :p
    Le dernier film de Vin Diesel! MDR C’est comme la semaine passée avec L’apprenti sorcier : « Habituellement, Nicholas Cage fait de bons films. » :p
    Merci de nous partager ta passion et tes coups de cœur.

     

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