RSS

B(4)

28 Juil

Épisode 4

Parce qu’on n’aime pas Britney Spears et les blagues de rappeurs

Je dois interrompre la pièce Save Our Souls de Motley Crüe, mais c’est pour la bonne cause : on arrive à notre première destination de la journée, dans le stationnement du centre d’achat Galeries Quatre Saisons dans l’est de Sherbrooke. Si je me fie à l’an passé, de la centaine de tables qui s’offrent à nous, une seule compte vraiment : celle d’un dénommé Roger Pouliot (comment l’oublier avec un nom aussi poétique?).

Nos regards parcourent en quelques secondes l’ensemble des marchands. Je repère Pouliot grâce à sa chemise rouge, celle qu’il porte à chacune de nos visites (l’ai-je déjà vu avec d’autres vêtements? Je ne crois pas.). Par politesse pour les autres exposants, on fait semblant, le temps d’une minute ou deux, d’être un peu intéressé par les platitudes qu’ils offrent (vieux outils rouillés, journaux âgés d’une bonne dizaine d’années, collections de sous noirs). Et enfin, on arrive devant LA table.

Je retiens mon souffle un court instant, fermant mes yeux, savourant le moment, ce même moment que je parviens à faire revivre quelques fois : quand j’étais âgé de treize ans et que j’avais découvert au marché aux puces de Bromptonville les VHS de L’opéra de la terreur, Massacre à la tronçonneuse et Re-Animator. Trois de mes films préférés d’un seul coup. L’adrénaline que j’ai pu ressentir alors, je réussis à en savourer un fragment à chaque fois que je m’apprête à fouiller parmi une nouvelle sélection… Je ne sais jamais sur quoi je vais tomber.

J’ouvre les yeux. Des films hollywoodiens. Des vidéocassettes de Britney Spears en spectacle. Des comédies mettant en vedettes des rappeurs insignifiants. Où sont les perles? Je sens une amère déception poindre à l’horizon. Je me calme. Roger ne doit pas avoir eu le temps de tout exposer sur sa table.

Je me racle la gorge.

—    Où sont tes films d’horreur?

—    Je n’en ai plus.

—    Quoi? Plus aucun film d’horreur? Comment ça?

—    Une autre gang est passée avant vous. Il y a une dizaine de minutes à peu près. Désolé les gars, fallait arriver plus tôt.

—    Plus tôt, plus tôt… Il n’est même pas dix heures encore! fait remarquer PM.

—    Faut croire qu’il y en a des plus lève-tôt que vous autres.

—    Et qu’est-ce que t’avais dans ton lot? que je demande.

—    J’avais du Russ Meyer, quelques H.G. Lewis aussi et un ou deux Troma. Tout en français.

Je ravale une frustration naissante avant de déclarer :

—    Non, ça ne se peut pas! C’est rare ses cassettes là. Où les as-tu trouvé?

—    En faisant moi-même le tour des marchés aux puces, des club vidéo…

—    En Estrie?

—    Non. Partout au Québec. Moi, je ne vais pas dans le Sud ou en Europe, quand je prends mes vacances. Je fais le tour de mon beau Québec, à la recherche de perles rares. Les propriétaires me connaissent pas mal tous et ils me gardent certains trucs en dessous du comptoir. Ils savent que je passe au moins deux fois par années.

—    Génial! s’exclame Larry Cohen. Je n’y avais jamais pensé avant. Mais c’est le genre de trucs que je dois faire moi aussi.

—    On pourrait faire ça l’année prochaine, propose PM.

Je déglutis, sachant que l’année prochaine, je ne serai sans doute plus là à cause de ce que je ferai demain.

Demain, je serai soit en prison, soit mort.

Je souris tout de même.

—    Ça va être génial, que je prétends.

—    Les gars, il y a des cas plus tristes que vous. Regardez celui qui arrive là. Il va revenir à chaque jour et va dépenser tout son argent de poche dans mes cassettes.

—    Qu’est-ce qu’il y a de triste là-dedans?

—    C’est que le gars n’aime même pas les films en soi.

—    Je ne comprends pas. Pourquoi il les achète? que je demande, intrigué.

—    Il m’a raconté l’année passée qu’il collectionne les cassettes parce que c’est son seul moyen de parler de quelque chose avec son père, qui lui est un vrai collectionneur. Sa fiancée l’a laissé, car elle commençait à le trouver fou… Il a plus de cinq milles cassettes qui envahissent complètement une pièce de leur petit trois et demi. Et il ne les écoute même pas. C’est juste pour tenter de partager la passion de son père. Pour qu’il s’intéresse enfin à lui.

—    C’est triste ton histoire…, concède PM.

—    Au fil des années, il a dû m’acheter au moins cinq copies du film Corps à vidange. Le genre de personnes que tu croises seulement dans les marchés aux puces, qui n’existe pas ailleurs, on dirait. Bon, attention, il arrive.

—    Et si on allait ailleurs? suggère Larry Cohen.

—    Bonne idée. Et là, on ne se fera pas doubler comme ici! que je dis d’un ton contenant mal ma déception.

—    Ce n’est pas grave, voyons, dit PM en me tapotant l’épaule. La journée vient juste de commencer.

J’acquiesce.

—    Est-ce qu’il te reste une copie de Corps à vidange? demande l’étranger dans notre dos.

—    Non, que j’entends Roger lui répondre. Il ne me reste que des films plus récents.

Je regarde mes amis et le sourire aux lèvres, je déclare :

Les gars, les prochains marchés aux puces sont à nous! Et gare à ceux qui se mettront sur notre chemin.

—————————————————————————————-

Rendez-vous le 31 juillet pour l’épisode 5!

Publicités
 
Poster un commentaire

Publié par le juillet 28, 2010 dans Uncategorized

 

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s

 
%d blogueurs aiment cette page :