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B(5)

31 Juil

Épisode 5

Parce que du Coq Rôti, c’est plus rassurant que des films de VVS

J’engloutie une bonne bouchée de poulet. Ce goût empli de souvenirs, de mes excursions à vélo avec mon frère, de certaines fêtes de famille plaisantes. Ce goût, c’est l’irremplaçable Coq Rôti au centre-ville de Sherbrooke. Le meilleur poulet du monde. Je le savoure. C’est la dernière fois que j’en mange. Et ça me fait oublier pendant quelques temps les trois derniers endroits visités : vides de toutes VHS! Saignées à blanc, comme des porcs. À chaque fois, on nous répondait : Désolé, une gang est passée avant vous… Mais regardez, il reste quelques films de la compagnie VVS…

Ils veulent rire de nous ou quoi? Nous sommes sérieux, pas des collectionneurs du dimanche qui prennent leurs items sans les connaître et qui sont déçus. La compagnie VVS est le côté sombre des films de série B. Ce n’est ni bon, ni drôle, ni surprenant… Aucune imagination, juste la prétention, contrairement aux vrais passionnés qui s’efforcent d’offrir aux gens les petites perles rares et méconnues. Grâce aux passionnés, la culture des films de série B ne mourra jamais. Mais à cause de certaines compagnies comme VVS, les monsieurs et madames tout le monde en ont une mauvaise image puisque c’est souvent ce qui envahit les chaînes de club vidéo de nos jours.

Une autre bouchée de mon savoureux dîner enterre mes frustrations.

Je veux profiter de ce dernier repas avec mes amis.

—    Cet après-midi, on va être plus chanceux, que je lance, l’air positif.

—    C’est bizarre, vous ne trouvez pas? Quelqu’un nous en veut ou quoi? demande PM.

—    Aucune idée. Mais je le sens, on va tomber sur le jack pot.

—    L’année passée, je ne sais pas si vous vous en rappelez, j’avais réussi à trouver Les suceurs de sang, Le frigo, et même des Val Lewton, lance Larry Cohen.

—    Et moi, j’avais réussi à dégoter la version française de Driller Killer. J’étais vraiment content.

J’entends des rires un peu plus loin. Je ne sais pas pourquoi, ils me dérangent. Ce n’est pas tant les rires que les voix. Je les reconnais… On dirait que…

—    Attendez un peu…, que je dis avant de me lever.

Je connais ces gars. Ils ne sont pas très loin de nous. Probablement de l’autre côté de cette clôture de bois. Je m’en approche pour mieux les entendre.

—    Tarantino, c’est un génie, c’est lui a inventé les films gore.

—    Oui, il a inventé le mot GrindHouse… Dire qu’il y a un tas de gens pas cultivé qui ne savent pas ça.

—    Heureusement que nous, on l’est. Ce n’est pas comme ces épais en cavale!

Et ils recommencent à rire. Ils parlent de nous, ils rient de nous. Je le sens. Et en plus, ils se prétendent cultivés! Ils ne savent même pas que le terme GrindHouse existe depuis longtemps… Et ce n’est pas surprenant si ce sont bien ceux à qui je pense. Si je monte sur ce gros bloc de ciment, je serais capable de regarder de l’autre côté de la clôture.

Bonne idée.

Je peux maintenant les voir, les identifier. Ils sont trois. Et je les connais bien. Deux employés de chez DVDBuster (Carl et Richard : avant que je m’aperçoive qu’ils travaillent là-bas, ils prétendaient être de bons clients chez Nocturne club vidéo culte… Ils venaient espionner la compétition, en fait) et le fils du propriétaire d’une succursale (Je ne me souviens plus de son nom mais c’est un gosse de riche). C’est bien ce que je pensais : ça ne demande pas beaucoup de culture pour travailler dans une grande chaîne… Je me soulève sur mes mains pour me surélever et m’assurer qu’ils me voient.

—    C’est nous, les épais en cavale? que je leur demande d’un ton exagérément arrogant.

Ils arrêtent de parler, l’air surpris. Carl se relève et fouille son environnement immédiat du regard.

—    Je suis ici! que je les interpelle, tout souriant.

—    Ah! Quelle coïncidence! lance celui-dont-je-ne-me-rappelle-plus-du-nom. Quand on parle du loup…

—    Et bien, le loup vous a entendu et se demande pourquoi vous parlez de lui et de sa meute…

Richard semble un peu mal-à-l’aise d’avoir été pris la main dans le sac. Les deux autres, de leur côté, affichent toujours un air très sûr d’eux.

—    Parce que vous êtes des perdants, me nargue le sans-nom.

Je feins un rire. En fait, ça ne m’affecte presque pas, s’il croit qu’une pareille insulte parvient à transpercer mon armure de Roger Corman…

—    Nous, des perdants?

—    Oui. Toi et tes petits amis : des collectionneurs de cassettes! Il faut vraiment être pathétique… Allo! Nous sommes rendus aux Blu-Ray maintenant!

—    Au moins, on sait, nous, que Tarantino n’a pas inventé le gore, pas plus que le GrindHouse… Il n’a pas inventé grand-chose. Il fait juste remettre du vieux au goût du jour. Des genres d’hommages… Quand on se prend pour des gens cultivés, ça vaut la peine de s’informer avant de dire n’importe quoi.

J’adore l’effet que je viens de créer sur leur visage. Les trois me fixent à la fois honteux et en colère. Celui-qui-ne-doit-pas-être-nommé est le premier à oser me répondre :

—    Tu te crois cultivé, toi? Mettons que c’est vrai… Ta soi-disant culture n’a pas empêché ton petit club vidéo minable de fermer.

Cette fois-ci, la lame traverse mon armure, son poison m’atteint et me blesse aux sentiments. Là où ça fait mal.

Là où il ne faut pas s’aventurer.

—    Des vieux films que personne ne connaît, qui a besoin ça de nos jours? Ce n’était pas un club vidéo, c’était un étalage de tes cochonneries.

Je sens tout l’intérieur de mon corps se comprimer comme si j’allais imploser. Mes dents se serrent, je dois être tout rouge en ce moment. J’ai le goût de sauter par-dessus la clôture, d’aller lui casser la gueule, de le tuer.

Au lieu de ça, je tombe en me fracassant le menton sur le rebord de la clôture. Je les entends rire et l’un d’eux crie :

—    Si c’est ça avoir de la culture, j’aime mieux ne pas en avoir!

Si je pouvais défoncer le mur de bois qui se dresse devant moi, j’irais les décapiter tous les trois. De mes mains nues. Et ensuite, je boirais leur sang en criant!

—    Bon, on y va, nous avons une tonne d’autres marchés aux puces à visiter, lance Richard.

Ce sont eux. Ce sont ces salauds qui nous volent nos VHS! Mais pourquoi? Selon ce qu’ils disent, ils n’aiment même pas ça! Les sales chiens! Je tremble de rage. Malgré ma douleur au menton, je me relève et me juche à nouveau sur la clôture.

Je les vois en train de réintégrer leur voiture, une Porsche rouge bien luisante.

—    Vous voulez la guerre? Vous allez l’avoir!

—    De quoi tu parles? me demande Carl.

—    Laisse tomber, il est trop pathétique, ce gars-là, lui répond le riche-innommable.

—    Nous sommes les Guerriers des Séries B! que je clame. Et nous allons vous avoir!

Tous trois éclatent de rire. Le nom-oublié me crache un dernier « Pathétique! » au visage avant de s’asseoir au volant de sa voiture de bourgeois merdique.

————————————————————————————————

Rendez-vous le 3 août pour l’épisode 6!

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6 Commentaires

Publié par le juillet 31, 2010 dans Uncategorized

 

6 réponses à “B(5)

  1. Donald Plante

    août 1, 2010 at 4:52

    Ah! mais j’aime bien les films d’horreur distribués par VVS!

    J’avoue avoir été gagné de frustration envers le groupe de gens de ton texte.

    Deux petites choses, le pléonasme « à chaque » sont dans tous tes épisodes. Dans la phrase : « Des vieux films que personne ne connaît, qui a besoin ça de nos jours? », il manque un « de » entre « besoin » et « ça ». Il y a également le : « j’ai le goût » qui est une impropriété. En citation ou en dialogue, ça peut passer, mais sinon, il faut dire : « j’ai envie », ca une envie n’a pas de goût.

    J’attends toujours impatiemment la suite de cette histoire. 😉

     
  2. Donald Plante

    août 1, 2010 at 4:53

    Ah, zut! Dans ma dernière phrase, je voulais dire « car ».

     
  3. aveugle

    août 1, 2010 at 1:22

    Merci pour les pléonasmes! J’en prends bonne note. 🙂
    La suite, bientôt!

     
  4. Martin

    août 1, 2010 at 2:04

    Les seuls bons films de VVS que j’ai vu sont Cookers et Deadbirds.

    C’est drôle, Jo, parfois j’ai l’impression de lire nos conversations 😉

     
    • Martin

      août 1, 2010 at 2:21

      Oups! Après vérification, Deadbirds n’est pas VVS LOL

       
  5. aveugle

    août 2, 2010 at 11:24

    Oui, je me base toujours sur du vécu pour écrire une histoire. 🙂

     

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