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B – épisode final

24 Août

Épisode 13

Parce que tant qu’à en finir, autant le faire comme Gunnar Hansen

— Lâche ton arme, maudit malade! me répète un des policiers.

Je me détourne d’eux et de la foule pour jeter un dernier coup d’œil à ma droite, au-delà des maisons, à ce paysage divin, celui d’un champ qui semble s’étendre à l’infini. C’est la dernière fois que je contemple quelque chose d’aussi beau. Adieu, l’Estrie.  Parce que maintenant, c’est l’enfer qui m’attend. Et il paraît que c’est un peu moins beau là-bas.

Pendant quelques secondes, je ferme les yeux. Des visages apparaissent dans la noirceur de mon esprit. Des dizaines, plusieurs dizaines, en rafale, des visages des ex-clients de mon défunt club vidéo. Olivier, le sympathique Olivier à qui j’avais fait découvrir May, véritable bijou inconnu. Il venait le louer au moins une fois par semaine. Je lui disais que ça lui coûterait moins cher de se l’acheter, ce film. Mais il me répondait qu’il aimait venir louer chez moi.  Des passionnés qui auraient soutenu le projet jusqu’à leur mort s’ils avaient pu. Mais personne, dans ces autres rejetés de la société, n’était riche. Quelques-uns appartenaient peut-être à la classe moyenne mais aucun au-dessus (eux préfèrent les vrais films sérieux… Non mais vous imaginez vraiment un juge fan du film Bad Taste ou Basket Case? Pas moi en tout cas.). Parfois, on fonctionnait par troc, on s’échangeait des cassettes… et moi qui croyais vraiment que j’allais réinventer le monde, que j’allais créer une différence dans la culture. Quel con! Mon ex avait raison : ce projet-là n’était pas fait pour marcher dans un petit patelin comme Sherbrooke. Mais il est un peu tard pour lui avouer qu’elle avait raison. Tant pis. Avec un peu de chance, je vais la revoir en Enfer. Oui, c’est vrai : je sais que je n’avais pas fait d’études de marché pour connaître les besoins spécifiques de la région. Suis-je un homme d’affaires qui calcule tous les risques avant de peut-être entreprendre un projet? Non, je suis un passionné. J’étais. Un club vidéo de moins, le monde ne se porte pas plus mal (ni mieux mais en tout cas…), il continue à tourner, à consommer chez les plus gros, chez les Américains. Des petits meurtres à deux dollars de réduction. C’est moins cher chez l’autre, baisse tes prix sinon tu vas mourir! C’est ça, continue d’aller chez celui qui peut acheter en tonne de copies, lui, il ne te volera pas, comme moi. Arrête de me prendre en pitié, vas-y! Ne fais pas l’hypocrite, tu en meures d’envie! Une fois que tu vas avoir payé moins cher chez l’autre, ne viens pas me vanter ton beau pays, ton Québec libre. Ne viens surtout pas te demander pourquoi les choses ne changent pas. Et ne viens pas pleurer. Mais non, voyons, tu vas me parler que les temps sont durs, la crise… Ah oui? Dans ce cas-là, ne viens pas me raconter que tu t’es payé un voyage parce que tu n’endures plus l’hiver. Les temps sont durs? Mais tu as l’argent pour aller dans le sud, par exemple! Tu l’aimes tellement notre Québec que tu sacres ton camp quand tu le peux. Mais tu sais où mettre ton X quand tu votes par exemple… Tu vas venir m’engueuler que mes prix sont plus chers, tu te fâches même parfois, tu es prêt à t’engueuler pour quelques dollars. Mais ta caisse de bière, elle, ne te coûte jamais trop cher. Surtout pas le 24 juin! C’est drôle, non? Ta vie te coûte cher? Réfléchis à tes actes et consomme en fonction de la société que tu veux construire. Ah? Tu trouves que je ne suis pas bien placé pour te faire la morale? Peut-être. Mais au moins, j’aurai essayé. Je ne suis pas allé aussi loin que j’aurais voulu à cause de ces trois mongols. Je voulais tellement m’amuser aujourd’hui. Comme tout le reste, c’est raté.

Tu pourrais aussi me dire que je suis encore trop jeune? Que je ne m’exprime même pas en vrai Québécois?  Ben voici la preuve que j’le suis comme toé : Chu un Tabarnak de Câlisse d’Ostie de Saint-Ciboire de Crisse de Calvaire de Québécois, t’es-tu content, là?

J’étais. Parce que là, je suis un homme mort.

Comme pour Nocturne club vidéo culte. Les gens n’auront rien vu, ni la naissance, ni le feu de paille, ni la fin. Ils sont trop occupés à regarder Occupation Triple et Histoires de loft.

Mon rêve.

C’est maintenant du passé. Comme moi.

J’ai une dernière pensée pour Ed Wood, ce génie incompris.

Lorsque mes paupières s’ouvrent, un rideau de larmes envahit ma vue. Comment l’enfant souriant que j’étais en est rendu là, le corps couvert de sang? Je ne sais plus. Je n’ai plus qu’une chose en tête : la fin, une finale qui doit marquer les esprits, juste avant le générique où mon nom apparaîtra en premier, dans le rôle principal (le gars qui a perdu les pédales, le maniaque). Mon cœur s’arrête pendant un moment. Ça y est, on y est.

J’y suis.

Je chuchote : « Les films de série B ne mourront jamais… » Je lève ma tronçonneuse en l’air et commence à danser avec dans l’éclairage rougeâtre du soleil sur son déclin. Un peu comme dans Massacre à la Tronçonneuse, mais aucun des policiers présents ne doit comprendre pourquoi je valse ainsi. Ils ne saisissent pas la référence. Ils ne voient qu’un fou dangereux. Bientôt, ils vont tirer. Je vais aller rejoindre mon rêve.

Ils vous survivront, société sans culture…

————————————————————————————————

Et voilà, c’est fini!

Rendez-vous en librairie cet automne pour « La nuit du tueur »!

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7 Commentaires

Publié par le août 24, 2010 dans Uncategorized

 

7 réponses à “B – épisode final

  1. Gen

    août 24, 2010 at 10:15

    Merci beaucoup Jonathan! 🙂

    Petite morale finale fort intéressante. Effectivement, on en connaît tous des gens prêts à tout pour sauver 2$, mais toujours capables d’aller dans le Sud ou de rouler en VUS…

     
  2. aveugle

    août 25, 2010 at 11:11

    Merci à toi, Gen. 🙂
    Oui, ça, il y en a! héhé

     
  3. Camille Espresso

    août 25, 2010 at 6:49

    J’aime ben la danse de la fin. Pi le fait d’envoyer chier tout le monde aussi, héhé.

     
  4. Frédéric Raymond

    août 26, 2010 at 12:55

    C’t’une ben belle histoire ça! J’espère trouver La nuit du Tueur en rabais chez Walmart…

     
  5. aveugle

    août 29, 2010 at 2:51

    @Camille : Ça fait du bien. 🙂
    @Frédéric : haha! 🙂

     
  6. Donald Plante

    août 31, 2010 at 3:36

    Très belle fin et morale. J’aurais reconnu la référence si j’aurais fait partie des curieux de la fin. :p Je te remercie d’avoir partagé ce coup de cœur. J’ai beaucoup apprécié lire chacun des épisodes.

    J’ai noté deux erreurs dans ton écriture, quoi qu’il me semble en avoir vu une autre. « Je lui disais que ça lui coûterait moins cher de se l’acheter, ce film. » Tu pourrais éliminer « ce film » ou dire « de s’acheter ce film ». « Pas moi en tout cas.). » Inutile de mettre deux points.

     
  7. aveugle

    août 31, 2010 at 11:30

    Merci pour tes commentaires tout au long des épisodes, c’est très apprécié. 🙂

     

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