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Nocturne : extrait d’une version alternative

10 Sep

Il y a eu plusieurs versions, réécriture de « Nocturne » avant que ça ne devienne le roman publié qui, avec le recul, aurait eu besoin d’une autre bonne réécriture (mais bon! Il n’y a rien de parfait, encore moins dans le monde des livres…)

Voici le début de l’une de ces versions. Le personnage d’Aude s’appelait alors Jennifer. J’ai voulu le franciser, lui donner une personnalité autre que « la fille clichée qui va se faire courir après par le tueur… »

Autre chose : dans « Nocturne », les personnages ados et adultes sont séparés, chacun dans leur propre partie du livre, alors que dans ce que vous allez lire, ils sont tous ensemble, sans distinction. C’est qu’ensuite, je voulais donner une logique à la disposition des chapitres. Premièrement, je voulais que le lecteur comprenne qu’Aude est plus importante que les autres. C’est là que j’ai eu l’idée de lui consacrer un chapitre sur deux. Aussi, je voulais jouer sur des petits détails dont seulement quelques lecteurs se sont rendus compte… En voici l’un d’eux, cette histoire est en quelque sorte un équivalent des films dits « slashers »? Et bien, pourquoi ne pas jouer avec cette idée en disposant les chapitres en entonnoir, au fur et à mesure que les amis d’Aude disparaissent, elle se retrouve de plus en plus seule, isolée… Voici concrètement ce que ça donne (en inscrivant le nom des chapitres sur une feuilles, on peut se rendre compte qu’il y a une séquence, une logique) :

Automne (1), Aude, Samuel, Aude, Karine, Aude, Carl, Aude, Maude, Aude

Automne (2), Aude, Samuel, Aude, Karine, Aude, Carl, Aude, Maude

Automne (3), Aude, Samuel, Aude, Karine, Aude, Carl, Aude

Automne (4), Aude, Samuel, Aude, Karine, Aude, Carl

Automne (5), Aude, Samuel, Aude, Karine, Aude

Automne (6), Aude, Samuel, Aude, Karine

Automne (7), Aude, Samuel, Aude

Automne (8), Aude, Samuel

Automne (9), Aude

Automne (10)

Ce n’est pas pour rien que sur la couverture, il y a un masque… ce n’est pas seulement pour suggérer le contenu du livre, il y a aussi beaucoup de trucs cachés au niveau de la forme… Bien des choses sont masquées, camouflées, dans « Nocturne ».

Bon, en tout cas, je vous laisse sur cet extrait (duquel j’ai repris quelques passages dans la version publiée).

Terreur Nocturne

Dans ce monde de désillusions, applaudissons la prestation de ceux de demain…

L’automne

L’automne arrache les feuilles mourantes des arbres.  Soufflées par le vent froid, elles s’écrasent sur le sol aux côtés de leurs soeurs.  La  ruelle déserte deviendra leur tombeau.  Les rares passants n’y voient qu’un magnifique tapis aux teintes chaleureuses.  Pour sa part, la silhouette dissimulée dans un coin sombre en démasque la véritable nature : un cimetière.  Elles représentent les premières victimes de la saison.  Bientôt, d’autres s’ajouteront à la liste de la Grande Faucheuse.

Maude

Sous un ciel libéré de l’oppression des nuages, l’après-midi s’écoule paisiblement sur Innstown.  Les rayons chaleureux, engendrés par le soleil, se faufilent joyeusement entre les maisons des différents quartiers résidentiels pour finalement mourir dans l’ombre du centre-ville.  Là, les bâtiments plus hauts empêchent à plusieurs endroits la lumière de s’y promener.  Heureusement pour elle, plusieurs boisés parsèment la ville, lui permettant de s’y cacher.

Au sein de l’un d’eux, Maude marche, la joie imprimée sur le visage.

«Je n’arrive pas à y croire…» pense-t-elle.

L’image de Carl flotte dans son esprit.  Le décor environnant s’estompe pour laisser toute la place à ce jeune homme.  Depuis ses études secondaires, il ne quitte pas son coeur.  Elle a tellement rêvé à lui…  Aujourd’hui, il l’a invité à sortir.

«Je n’arrive pas à y croire… » se répète-t-elle intérieurement.

Après toutes ces années, Carl semble enfin l’avoir remarqué.

«Bien sûr qu’il t’a remarqué, idiote, sinon il ne t’aurait pas invité…»

Pour la centième fois, elle rejoue la scène dans sa tête.  Tout a commencé le matin même…  La journée débutait très mal.  Maude se disputait avec sa mère depuis plusieurs minutes.  La fille ne se rappelait plus de la raison de cette engueulade. Mais elle ne laisserait pas sa mère avoir le dernier mot !  Elle l’envoya se faire foutre en quittant la maison.  Elle se rendrait au Collège d’Innstown à pied.  À son âge, elle n’avait plus besoin de sa mère.  Pour qui se prenait-elle, celle-là ?  Pauvre naïve !  D’un pas rapide, elle sortit de son quartier résidentiel pour pénétrer dans le bois.  Là, le raccourci emprunté par tous les étudiants du coin l’accueillit de ses couleurs flamboyantes et de son parfum automnal.  Son sac de livres lui paraissait bien lourd.  Elle n’allait pas donner raison à sa mère.  Elle se débrouillait très bien seule. À ce moment, la ganse de son sac se brisa, déversant le contenu de ce dernier sur le sol devant le regard frustré de Maude.  «Tu as besoin d’aide, Maude ?»  Surprise, la jeune femme se retourna.  Carl l’observait, non loin.  Elle en demeura bouche bée.  Il connaissait son nom ! Et cette manière qu’il avait de la regarder !  Elle allait s’évanouir…  Le garçon s’avança vers elle.  Il se pencha et commença à ramasser les bouquins éparpillés sur le tapis de feuilles sèches.  Son parfum enivrait les sens de Maude.  Elle resta paralysée, les yeux rivés sur lui.  «Ça ne va pas ? demanda-t-il, l’air inquiet.»  La fille parvint à se libérer de son mutisme en lui assurant que tout allait bien.  Souriant, Carl lui remit les livres.  «Je vois quand une belle fille est triste…  Je sais ce qui te ferait le plus grand bien : une bonne pizza après les cours…» Elle rougit. «Avec plaisir, répondit-elle à l’invitation.»

Enveloppée de ce souvenir qui semble tout droit sorti d’un des téléromans romantiques qu’elle regarde avec passion, Maude quitte le boisé.  Elle se rend rapidement chez elle.  Heureusement, sa mère ne s’y trouve pas encore ; celle-ci travaille toujours tard.

«Je n’aurai pas à m’engueuler une autre fois…»

Elle se dépêche à se préparer pour son rendez-vous.

Lorsqu’elle sort de la douche, elle s’habille avec hâte.  Ses pensées sont inévitablement rivées vers Carl, le beau Carl.  Joueur de football dans l’équipe Les Druides d’Innstown, sa silhouette est forte, musclée.  Ce jeune homme semble détenir toutes les femmes dans sa main.  On le voit souvent accompagné d’une conquête différente à chaque sortie.  Selon des rumeurs, il s’en lasserait très vite…

«Avec moi, ce sera différent…» se promet Maude en se maquillant devant le miroir de la salle de bain.

Au plus profond de son âme, elle sent qu’il l’aimera.  Vraiment.  Une larme de bonheur emporte une mince partie de son mascara sur son passage.  La fille a tellement pleuré lors de soirées froides en solitaire.  Elle ne laissera pas passer la chance de sa vie.  Elle n’a jamais eu de petit copain.  Et là, l’homme de ses rêves l’attend.  Elle ne le décevra pas…  Sa soif d’amour ne connaît pas de limite.

«Il m’aimera.»

Carl

Assis sur une banquette du pub Chez Victor, Carl prend une longue gorgée de sa bière.  L’endroit est long et étroit.  Plusieurs tables sont disposées de façon aléatoire.  Près de l’entrée, des machines de jeux à sous attirent souvent les plus avares et les plus dépandants. À travers la salle, l’éclairage orangé s’étend.  Victor, le propriétaire, semble être, selon des rumeurs, un grand traditionaliste.  À chaque fête, il change la couleur des ampoules.  Ainsi, en décembre, la place s’apparentera à un sapin de Noël.  Subtile, une chanson blues crée un fond sonore.

Détournant son attention de cette musique qu’il n’affectionne pas, Carl fixe les passants de la rue principale d’Innstown par une large vitrine.  Ils avancent à contre-courant du souffle automnal.  Certains sont fouettés par les feuilles mortes voyageant sur cette brise.  Les lèvres du jeune homme esquissent un sourire.

«Les cons !  Pourquoi ne suivent-ils pas le courant comme tout le monde ?»

Il termine son verre en écoutant la musique ambiante.

«Quelle merde !  Pourquoi ne pas mettre des vraies chansons, celles à la mode ?»

Un arrière goût désagréable s’empare de lui.  Tout autour, plusieurs clients commencent à s’accumuler.  Carl promène son regard sur eux.

«Ils sont tous mal habillés.»

Dégoûté, le garçon se lève et dirige ses pas vers la sortie.  Ses yeux croisent son reflet sur une glace au mur.

«J’ai l’air cent fois mieux qu’eux…  Et moi, j’écoute ce qui est cool

La porte vitrée s’ouvre.

Lenny entre, arborant fièrement son veston des Druides, tout comme Carl.  Il s’agit d’un manteau de cuir vert avec, dans le dos, le logo de l’équipe, une représentation d’un druide encapuchonné dont les yeux rougeâtres brillent avec intensité.

— Hé mec ! Tu fais quoi ce soir ?

— Je sors avec une fille.

— Une autre ?

— Ouais.  Tu sais, Maude, celle qui ne me lâche pas depuis le secondaire…

Lenny ricane.

— Je sens que tu vas en profiter…

— Tu peux en être sûr ! sourit Carl avant de quitter le pub.

À l’extérieur, il reçoit une gifle du vent froid.  En se passant une main dans ses cheveux noirs, il marche tranquillement vers le restaurant Pizza Passion.

Maude.  Cette petite greluche lui tourne autour depuis plusieurs années.  Avec elle, il obtiendra peut-être ce qu’il attend d’une fille.  Les autres ne le désiraient pas autant qu’elle.  Voilà sans doute la raison pour laquelle elles ne voulaient pas le satisfaire…

Les connes.

Les femmes se ressemblent toutes.  Leur besoin d’affection, de tendresse, de romantisme…

«Toutes les mêmes !»

Maude

Son coeur flottant sur la brise, Maude se dirige vers le centre-ville.  Le parfum saisonnier l’enchante.  En cet instant de joie, tout autour lui apparaît d’une beauté exceptionnelle : le quartier résidentiel avec ses rues désertes, les vieilles demeures élevant fièrement leurs pignons, les arbres agités par le vent, les feuilles colorées tourbillonnant en l’air, les haies de cèdres montant la garde, le ciel où se versent des teintes majestueuses.  Jamais elle ne s’est sentie aussi bien.

«Mon rêve se réalise !  Je vais rejoindre Carl !»

Un coup d’oeil sur sa montre l’informe de son retard.  Sa respiration déjà haletante accélère son rythme.

«Il va m’attendre, il va m’attendre…» tente-t-elle de se convaincre en courant.

Subtilement, la noirceur se propage dans le ciel.  Après avoir effleuré une dernière fois la ville de sa lumière dorée, le soleil capitule, laissant son royaume à une lune vêtue de sombres nuages.

Rapidement, Maude arrive au centre-ville.  Ce dernier se résume en quelques rues, Innstown n’étant pas une métropole mais une ville moyenne.  On y compte environ quarante milles habitants.  Pour la plupart, ils travaillent à trois endroits spécifiques : au port, à l’immense usine hydro-électrique et dans le développement industriel.

La fille traverse une rue achalandée.  Comme à tous les jeudis soirs, les gens d’Innstown en profitent pour s’échapper de la lourde vie quotidienne.  Elle pose le pied sur un trottoir abondant de personnes.  Elle passe son regard sur les multiples visages, en reconnaît quelques-uns et les salue d’un bref sourire.  La jeune femme se dirige vers une des ruelles d’Innstown.  On caractérise souvent cette ville comme «la ville aux milles ruelles».  Sans en contenir autant, elle en comporte un très grand nombre.

Ce passage est plongé dans un noir caverneux.  Maude hésite à s’y engouffrer.  De jour, rien ne l’effraie.  Mais le soir…

De grosses poubelles reposent contre l’un des murs.  On dirait une gueule béante prête à l’avaler.

«Voyons, Maude…  À l’heure qu’il est, cesse tes enfantillages et prend ce raccourci, comme d’habitude…»

Son regard caresse l’endroit où l’attend Carl.  Le restaurant est juste de l’autre côté de ce couloir.  Il lui suffirait de quelques enjambées pour parvenir à son rendez-vous.  En un rien de temps, elle y arriverait.  Dans les bras de celui qu’elle aime, elle serait en sécurité.

L’amour l’emporte sur le doute.

Elle s’enfonce dans la gorge du monstre.  La bête referme la bouche sur sa proie.  Personne n’entend le dernier cri de Maude.

Jennifer

Une lumière frappe de plein fouet les ténèbres.  Ce chemin de clarté perce le paysage de noirceur.  L’obscurité régnante tente d’étouffer le passage lumineux créé par l’ouverture d’une porte.  Les esprits prisonniers des lieux entrevoient une silhouette féminine entrer.  Jennifer jette un bref regard dans l’endroit puis, abandonne cet univers clos ne contenant qu’une table et quelques chaises.  Le petit local disparaît  à nouveau sous le masque de l’ombre.

L’emploi à temps partiel de Jennifer consiste à s’occuper de la bibliothèque du Collège d’Innstown après les heures de classe.  Celle-ci se situe dans l’immense sous-sol du bâtiment.  Assez vaste, elle compte des milliers de livres de toutes sortes, une vingtaine de pièces d’études et une centaine de rayons métalliques.  L’éclairage y est toujours tamisé.  Les lampes suspendues ça et là auraient du être remplacées depuis longtemps par des néons.   Mais, faute de budget, prétend-t-on, un tel changement demeure impossible.  Depuis l’arrivée de Jennifer dans l’établissement, voilà un an, ils promettent des rénovations sans jamais les apporter.  Par contre, lorsqu’il s’agit de l’équipe de football, on a tout le budget nécessaire…

En soupirant, elle ouvre une autre porte.  Dans cette nouvelle salle sombre, elle aperçoit une forme humaine.  Elle sursaute.  Rapidement, elle trouve l’interrupteur et éclaire l’endroit.

— Hé Samuel ! Tu m’as fait peur ! dit-elle à l’intention du jeune homme dont le front repose contre une table débordante de livres.

La tête se relève soudainement.

— Tu dormais ! constate la fille en enlevant une mèche de cheveux bruns de son visage.

Samuel arbore un air innocent.

— Juste un peu… Je réparais des livres et mes paupières étaient lourdes…

— Encore?

Il travaille avec elle, se chargeant des bris dans les oeuvres plus anciennes.  Jennifer le surprend souvent endormi.  Pourtant, il exécute toujours à temps la tâche à exécuter.  Comment s’y prend-t-il ?  Elle l’ignore.

— Allez viens, c’est fini pour ce soir, lui annonce-t-elle.

— Déjà ?

Il lâche un regard sur sa montre.

— Ce n’est pas surprenant que le temps t’ait filé entre les doigts, tu as dormi depuis l’heure du souper…

— Mais non, je te jure que c’était juste quelques minutes…, déclare-t-il en se levant.

La tête de Samuel se heurte à la lampe au-dessus de lui.  Le faisceau de lumière se balance, chassant davantage de ténèbres.  La jeune femme laisse échapper un petit cri à la chute du jeune homme.  Un abîme obscur l’avale.

Rapidement, elle l’aide à se relever.

— Rien de cassé? s’inquiète-t-elle.

— Non, mais je croyais que le ciel me tombait sur la tête…

Ils éclatent d’un rire franc.

— Si on s’en allait? propose-t-elle.

— Vas-y, je te rejoins, je vais seulement finir d’arranger un ou deux livres.

— N’oublie pas de verrouiller la porte, dit Jennifer en quittant la pièce tapissée de noirceur.

Elle marche tout près de plusieurs rayons de bouquins poussiéreux afin de se rendre à la sortie.  Tant d’histoires oubliées, tant de savoir englouti qu’elle ne connaîtra sans doute jamais.  Elle accorde une importante partie de son temps à la lecture.  De son vivant, elle ne pourra en lire qu’un nombre insignifiant par rapport à tous ceux existant.  Malheureusement.  Si elle le pouvait, elle les dévorerait tous l’un après l’autre.  Elle a une soif de découverte immense.  Grâce à sa tante Anne, Jennifer entretient son goût des livres depuis son plus jeune âge.  Ses parents ne s’en étant jamais beaucoup préoccupés, elle préfère s’évader dans d’autres univers, d’autres vies, vers cet ailleurs inatteignable…  En ce sens, ses études en lettres la passionnent.  Elle n’écrit pas beaucoup mais adore déterrer les secrets enfouis dans ces  histoires souvent oubliées par la plupart des gens.

Ouvrant une porte menant vers des marches obscures, elle les gravit en hâte.  Le cœur battant, Jennifer s’échappe de cette caverne sinistre pour déboucher dans une des artères principales du Collège d’Innstown.  Ce couloir désert ne contient pas la moindre source lumineuse.  Elle avance d’un pas rapide pour quitter le vieil établissement.

La nuit évoque dans son être de terribles cauchemars.

À l’âge de quatre ans, son grand-père l’enfermait couramment dans la cave de sa maison en guise de punition.  Elle n’aimait pas les fois où ses parents se payaient un voyage ; il s’occupait d’elle pendant toute la durée de leur absence.  Ayant perdu son épouse depuis quelques temps, il agissait parfois très étrangement et lui inspirait la peur.  Prisonnière à de nombreuses reprises dans la noirceur, elle tenta d’en parler à ses parents.  Ceux-ci ne la crurent pas.  L’horreur de la petite fille dura jusqu’à son septième anniversaire, date du décès de son grand-père.  Alors que tous tentaient de repousser la tristesse, Jennifer remerciait, dans son for intérieur, la vie de lui avoir donné ce beau cadeau de fête.  Depuis, elle évite le plus souvent possible les endroits sombres.

Bâti depuis au moins deux cent ans, le Collège d’Innstown comprend d’innombrables passages obscurs et des centaines de pièces dont la majeure partie ne reçoit pas couramment de visite.  Autrefois, il s’agissait d’un pensionnat privé dirigé par un regroupement religieux.  Voilà cinquante ans, la place ferma ses portes suite à un scandale.  Plusieurs pensionnaires y ont été séquestrés et violés.  Une dizaine d’années plus tard, on offrit une deuxième vie à l’établissement.  Il devint une école publique, le Collège d’Innstown.  De nos jours, beaucoup de gens ont décidé d’enterrer les terribles événements s’étant perpétrés entre ses murs sous une solide réputation.  Jennifer entendit cette histoire de la bouche de son grand-père.  Celui-ci adorait lui inculquer la peur.  Il riait de sa mine effrayée.  Même dans son cercueil, il semblait savourer sa terreur.

Passant à travers une toile tissée de ténèbres opaques, elle atteint l’extérieur.  Dans la cour d’école, il y a un lampadaire près de la sortie.  Ainsi, les démons de la nuit ne peuvent pas s’approcher de la porte.  Et du même coup de la jeune femme.

Mais ce soir, sa lumière vacille.

Dans l’ombre d’une ruelle, Jennifer croit discerner une silhouette l’observant.  Elle frissonne, retient son souffle.  Mais le cauchemar ne meurt pas…  Il est profondément ancré dans son être depuis de nombreuses années.  Elle ferme les yeux quelques secondes et regarde à nouveau vers la ruelle.  La forme vaguement humaine s’y tient toujours.  Puis, elle se laisse avaler par les ténèbres pour quitter le champ de vision de Jennifer.  Effrayée, la fille s’adosse au mur de brique de l’école.  Elle tente de se calmer, en vain.  Tout près, un souffle rauque l’interpelle.

Frederick

Un regard de mortel se pose sur le maquillage de la reine nocturne.  Du haut de son siège, la sphère d’un blanc éclatant ne se soucie pas d’être observée.  Après tout, aucun humain ne peut découvrir son vrai visage.  Ses yeux se baissent vers le minuscule humain.

Frederick ne croise qu’une seconde le regard de la lune.  Ensuite, l’homme continue sa promenade dans le parc désert.  Ses pas écrasent le tapis automnal.  Ce dernier tente de se dissoudre dans le souffle froid du vent.  Leurs carcasses dégagent un doux effluve.

Cet endroit tranquille se situe aux abords d’une immense forêt.  Des bancs de bois suivent le parcours d’une vieille route abandonnée menant vers des maisons ayant subi le même sort.  Au milieu du large terrain sont disposés des jeux et amusements à travers lesquels l’herbe a poussé.  Il y a longtemps que personne n’y vient plus.  Autrefois, la place caressait la joie de nombreux enfants mais voilà une centaine d’années, cette partie plus éloignée d’Innstown se retrouva désertée.  Le manque évident d’entretient témoigne de ce fait.  Selon diverses légendes contées par les plus anciens habitants, ce quartier serait maudit.  Des sorcières embrassèrent leur destin sur le bûcher.  De mauvais esprits y rôdaient, raconte-t-on.

Maintenant, ce lieu est oublié par le temps.  Pour sa part, Frederick y marche régulièrement, questionnant l’éternel silence de l’endroit.  Parfois, il lui semble entendre les murmures du passé en guise de réponse.

Une rafale glaciale mord l’homme.  Ce dernier remonte le collet de son manteau.  Ses yeux s’arrêtent un instant sur une fontaine ne crachant aucun jet d’eau.  Les trois démons de marbres semblent eux aussi lancer leur regard à la déesse lumineuse.  Sous eux, un bassin est emplit de feuilles mortes.  Les ailes figées des gargouilles dans la pierre limitent ces créatures à la vie terrestre.  Frederick se figure pendant un bref instant que serait le monde si les humains pouvaient parcourir les cieux sans le support d’appareils volants.  Sans doute qu’un individu se croyant plus malin couperait les ailes de ses semblables afin d’être le seul à pouvoir déchirer l’azure.

«Il semble préférable que l’homme ne puisse pas voler. Du moins, pas sur cette planète.» pense-t-il en regardant vers l’infini tapis étoilé des dieux.

Psychologue depuis une dizaine d’années, Frederick a croisé beaucoup d’âmes perdues.  Depuis les quatre années qu’il habite Innstown, sa vie a prit un tournant bien différent que lorsqu’il résidait à Wood’s Fall, une plus petite ville tout près.  Là, il exerçait paisiblement.  Quelques cas plus sérieux croisaient son chemin.  Mais la plupart du temps, il sentait un bon lien entre lui et ses patients, en évitant qu’un attachement personnel s’y incruste.

Après quelques années, un de ses patients se suicida.  Considérant cette tragédie comme un échec, Frederick sombra tranquillement dans un état de dépression.  Il cessa la pratique.

Sa femme, une enseignante, se fit transférer au Collège d’Innstown.  Ils se servirent de ce prétexte pour y déménager.  Malgré la proximité des deux municipalités, ce changement apporta un certain soulagement à l’homme.  Dans cette école, un poste de professeur en psychologie s’ouvrit.  Son épouse lui conseilla d’appliquer.  Il obtint l’emploi.  Depuis, il ne traite plus de patient.  Son état s’améliore progressivement.

Il lève souvent les yeux vers le ciel pour réfléchir à la vie.  Il repense à la mentalité qu’il chérissait à l’époque.  Contrairement à la plupart de ses collègues, il croyait fermement à l’âme humaine et à son salut permanent.  Il n’adulait pas l’argent ou la renommée comme eux.  Il laissait les possibilités offrant des remèdes temporaires de côté.

À cause de telles croyances, un puissant échec l’étouffa.

Mais tout de même, n’avait-il pas raison ?

N’existe-t-il pas un moyen plus efficace, plus près des émotions ?

Plus près de l’âme…

Frederick s’assoie sur le dernier de la série de banc.  Ses yeux scrutent la noirceur environnante.  La nuit ne lui a jamais insufflé la peur.  Contrairement à beaucoup de ces connaissances, il préfère cette période de la journée à toutes les autres.  Dans le calme, il peut ainsi réfléchir librement.

Au loin, par-delà la forêt, la haute bâtisse de l’Institut psychiatrique Quinn attire son regard.  Entre les murs de cet établissement sont enfermés les «fous», les cas incurables.

Frederick soupire.  Cet endroit lui inspire le dégoût.  Il y est entré quelques fois pour certains patients mais jamais il n’y retournera.  L’homme n’est pas d’accord avec ce qui s’y passe.  Certains patients y subissent des traitements immondes.  Ceux qui y sont admis n’en ressortent pas, la plupart du temps.

La dernière fois où il y a mis les pieds, un incident se produisit.  Un dangereux schizophrène tenta de s’échapper en même temps que le psychologue sortait du bâtiment.  Même s’il était désarmé, l’interné a tenté de prendre Frederick en otage mais, heureusement pour lui, un gardien de sécurité très discret régla la situation d’un coup de matraque.

Frederick frissonne.

Jennifer

Au loin, un cri déchire le silence.

La lune enlève son déguisement.  Les nuages la quittent pour disparaître progressivement dans l’oubli.

Sa lumière aide Jennifer à éloigner ses craintes.  De toute façon, Samuel marche à ses côtés.  Comme à son habitude, il la raccompagne chez elle après l’achèvement de la besogne.  Elle apprécie cette attention sans lui avoir avoué sa peur de la nuit.  Pourtant, depuis leur première soirée de travail, il l’escorte.  Comme s’il devinait ce secret.

Plus tôt, dans la soirée, il a réussit à lui faire vraiment peur.  Elle ne l’avait pas entendu sortir de l’école et l’a fait sursauter en prononçant son nom.  Elle ne lui en veut pas, quelqu’un d’autre en aurait rie de bon cœur…  C’est elle après tout qui a un problème avec la nuit.    Une peur.

Une terrible peur, qu’elle tente de cacher du mieux qu’elle le peut.  Par le passé, on s’est souvent moqué d’elle à cause de cela.  Maintenant, elle agit comme si de rien n’était…

Samuel est très gentil, il n’a jamais voulu lui causer le moindre mal que ce soit.  La fille n’en est pas amoureuse.  Samuel se montre drôle et charmant.  Seulement, elle préfère les sportifs aux intellectuels.

Ils se rencontrèrent à la maternelle ; leurs parents étant voisins à l’époque.  Ils devinrent progressivement les meilleurs amis.  Son cousin, Anthony, avec qui elle partageait de nombreuses activités, était joueur de hockey.  Elle tomba rapidement en admiration devant ce garçon fort et agile pour son âge.  Samuel, lui, se contenta du rôle d’ami.  Un beau jour, Anthony fut élu comme le joueur de l’année chez les juniors.  Une vantardise malsaine s’incrusta sournoisement en lui.  Cette infection grandit rapidement et un jour, il ne voulut plus la voir, prétextant qu’elle était trop feluette.  Comme à toutes les fois où Jennifer pleurait, Samuel la consola.  Pendant l’éducation primaire, le déménagement de la famille de Jennifer les sépara.  Pour elle, la vie devint en quelque sorte une longue attente.  Elle rencontra d’autres personnes et se lia d’amitié quelques fois.  Mais la plupart du temps, l’ennui s’emparait d’elle pour la laisser dans les mains cruelles de la solitude, loin de son ami.

De longues années s’écoulèrent avant leur retrouvaille.

Le monde entier semblait avoir changé autour d’eux.

À l’exception d’eux-mêmes.

Au début des études collégiales, ils se reconnurent immédiatement dans la cour d’école.  Jennifer venait d’aménager chez sa tante, célibataire endurcie.  Samuel resta figé en croisant son regard.  Elle s’élança vers lui, heureuse.  Le garçon esquissa un sourire.  Ils vinrent pour s’entrelacer mais quelque chose les retint.  Jennifer remarqua alors à quel point, malgré le fait qu’ils aient demeurés semblable, ils avaient grandis, et qu’il ne fallait pas laisser une attirance physique détruire leur amitié d’antan.  Et à voir la manière dont Samuel la regardait, cette petite lueur au fond du regard, elle sut qu’elle ne devait plus agir de la même manière qu’enfant.  Un geste pourrait tout détruire…  Comme il lui était arrivé dans les quelques relations amoureuses au cours de son adolescence.

Malgré son habillement chaud, la jeune femme ressent les morsures du froid automnal.  Cet ennemi s’infiltre en elle comme une carie creusant dans une dent.  Pour sa part, Samuel ne paraît pas souffrir du même sort.  Elle accélère le pas.

— Tu es pressée ou quoi?

— J’ai froid, affirme-t-elle.

— Tu veux que je te réchauffe?

Jennifer devine dans le ton du garçon une certaine tendresse mal cachée.  Cela ne la surprend pas : Samuel est amoureux d’elle.  Elle le sait depuis leur retrouvaille par son regard enflammé.  Toutefois, elle feint ne pas s’en rendre compte pour ne pas le blesser.

— D’accord, répond-t-elle, sachant que ça procurerait le plus grand bien au jeune homme.

Du même coup, le froid ne l’attaquerait plus, elle.

Ils marchent collés jusqu’à l’habitation de sa tante.  Ainsi, rien ne les atteint, pas même la nuit.

La fille savoure cet instant où tout semble presque redevenu comme dans le passé.  Dans ce temps où elle se blottissait sans gêne à Samuel, son protecteur.  Maintenant, cette accolade ne dégage plus la même signification.

Malheureusement.

Samuel y voit sûrement une chance, un signe de l’amour.  Alors qu’il n’en est rien.

— Bon, te voilà chez toi.

— Merci beaucoup Samuel, le laisse-t-elle en lui donnant un baiser sur la joue.

Aussitôt fait, elle marche jusqu’à la petite demeure éclairée.

— Bonne nuit, finit par dire Samuel, encore sur le coup de la surprise.

Elle se tourne pour lui répondre d’un sourire.  Rapidement, elle se détourne pour ne pas lui donner de faux espoirs…  Peut-être n’aurait-elle pas dû lui donner de baiser, comme dans le passé ?  Elle soupire.  Si seulement les sentiments humains n’étaient pas aussi complexes… Ensuite, elle remonte le long du court chemin de dalles pierreuses menant à la demeure de sa tante.  Après l’ascension des cinq marches de bois, l’étroit balcon l’accueille avec sa citrouille et ses autres décorations en vue de la fête de l’Halloween.

Le Collège d’Innstown arbore fièrement une bonne réputation.  Tous les jeunes désirant acquérir un diplôme de haut calibre s’y rendent.  Dans le cas de Jennifer, elle ne veut pas perdre de temps à voyager par autobus vers une autre ville.  Même si la demeure de ses parents creuse ses fondations à la limite entre Innstown et Wood’s Fall et qu’une école bien cotée s’y trouve, elle préfère étudier à Innstown. Avec le consentement de sa tante dont la maison est tout près du collège, la fille y réside.

Elle entre dans l’endroit chaleureux.  Aussitôt, de la buée s’empare de ses lunettes.

— Bonjour Anne !

Jennifer enlève le voile brumeux de ses verres avec le bout de son chandail.

— Tu as passé une bonne journée? lui demande sa tante depuis le salon.

— Oui, et Samuel m’a raccompagné, précise la jeune femme en se débarrassant de son manteau.

Il est rapidement accroché sur un cintre dans le placard de l’entrée.

Elle se dirige vers la pièce où est assise Anne.  Celle-ci tourne la tête vers sa nièce.  Un tas de paperasse repose devant elle.  Son travail de secrétaire lui demande souvent des heures supplémentaires.

— Une surprise t’attend dans ta chambre, envoie mystérieusement Anne.

La curiosité emprunte le plus court chemin vers le coeur de Jennifer.  Un sourire en témoigne.

— C’est quoi ?

— Va voir…  Le seul indice que je peux te donner, c’est que ce n’est pas de ma part !  Je l’ai trouvé en dessous de la citrouille sur le balcon.

Sa tante aime susciter l’intérêt.  Pour elle, le suspense s’apprête à toutes les sauces.  Jennifer sait pertinemment qu’elle n’arrivera jamais à soutirer l’information voulue.

Elle se précipite dans l’escalier.  Arrivée à l’étage, elle ouvre rapidement la porte de sa chambre.  Ses yeux cherchent dans l’endroit.  Son regard arrête sa course.  Une enveloppe est déposée sur son lit.  Ce dernier est installé au centre de la petite pièce munie d’une fenêtre.  Un placard et un bureau de travail sont à sa disposition.  Malgré l’étroiteté de l’endroit, c’est déjà plus chaleureux et accueillant que chez ses parents.

Le cœur battant, Jennifer s’approche de sa couchette.  Ses mains saisissent délicatement la discrète enveloppe blanche.  Elle se donne le temps d’observer certains détails.  Sa recherche ne lui apprend nullement le nom de l’expéditeur.  Ce dernier a eu l’intention de rester dans l’ombre.  Sur le dessus ne figure que son nom.  Jennifer.  Pendant une fraction de seconde, elle se surprend à espérer une lettre d’amour.  Elle repose vite les pieds sur terre.  Dans la réalité, les princes charmants n’existent pas.  Certains hommes sont romantiques mais une idée bien établie se cache derrière leur air angélique.

Elle ouvre la lettre.

À l’intérieur, une petite feuille de papier tente de se dissimuler de la clarté.  Elle la saisit.  On y a écrit un message court mais précis :

Ma très douce Jennifer,

Rendez-vous cordial à votre case vers l’aube des classes après le coucher de la prochaine lune.

Votre absence me tuerait de tristesse et mon délicieux présent pour vous se gâterait.

Votre spectateur

Depuis une éternité…

***

Au moment où le soleil revient conquérir son large territoire, la lune bat en retraite.  Elle s’enfuit dans son étroite cachette en jurant une vengeance prochaine.   Pour l’instant, le vainqueur envoie ses rayons lumineux pour élargir les frontières de sa nation.  Alors que le roi regagne de sa vie perdue, Jennifer se réveille de bonne heure, bien avant les cris matinaux du cadran.  L’adolescente se lève, encore habitée des rêves de la nuit.

Elle sort de sa chambre et dirige ses pas vers la salle de bain pour se faufiler sous une douche chaude.  Elle en ressort prête à affronter les surprises de la journée.  Ou du moins le croit-elle…  Le grand miroir de la pièce éclairée lui permet d’admirer ce corps nu qu’elle masque trop souvent sans vraiment savoir pourquoi.  Ses yeux se promènent sur la surface de sa peau.  De quelle main provient la lettre ?  Est-ce Samuel ?  Probablement.  Qui d’autre s’intéresse à elle, fille dans la moyenne, pas à la mode, ni belle, ni laide, qui préfère être naturelle plutôt que de porter du maquillage ?

Qui ?

Qui va-t-elle trouver devant sa case?

Piquée par la curiosité, les lèvres de Jennifer esquissent un sourire discret.  D’une main, elle caresse sa peau douce, d’un teint pâle.  Sûrement est-ce Samuel…  La curiosité cède sa place à la nervosité.  S’il s’agit de Samuel, que lui dira-t-elle ?  Elle aime être désirée mais à quel prix ?  Si cela gâche leur amitié ?  Peut-être est-ce quelqu’un d’autre…  Sa main arrête sa course sur sa cuisse encore trempée de la douche.  La pudeur s’empare inévitablement d’elle, une serviette la couvre aussitôt, enterrant pour quelques temps ses questions angoissantes.  Elle s’habille chaudement pour se protéger des attaques du froid mais surtout des regards indécents.

Jennifer se rend à l’extérieur.  Sous le ciel gris, les rues sont désertes.  Les vieilles demeures du quartier semblent l’observer avec leurs larges fenêtres.  La plupart de ces habitations centenaires sont décorées de citrouilles et de fausses pierres tombales.

La fille aime l’automne.  Elle avance en souriant.  Enfant, elle se déguisait le soir de l’Halloween pour quémander de portes en portes des friandises.  Sa tante l’accompagnait car ses parents étaient soi-disant trop occupés.  Un coup de vent agrippe furieusement une poignée de feuilles sèches sur le sol pour les torturer dans les airs.  Ces dernières suivent le temps de quelques tourbillons la jeune femme, l’enrobant de leur odeur.

Elle marche tranquillement jusqu’au restaurant Pizza Passion, à quelques rues de là.  Lorsqu’elle a le temps les vendredis matins, elle y prend son déjeuner.  L’endroit est calme, plaisant.  Des fantômes et des sorcières en carton envahissent la petite vitrine du devant.

En entrant, Jennifer remarque la présence d’un unique client.  Elle ne réussit pas à l’identifier ; un capuchon de chandail de laine lui couvre la tête.  En s’approchant du comptoir, elle voit mieux les traits du beau jeune homme.  Elle le connaît.  Son cœur s’enflamme vivement.  À plusieurs reprises, elle a remarqué ses yeux se poser sur elle au Collège d’Innstown.  Elle souhaite pendant un court instant qu’il s’agisse de son mystérieux «admirateur».  Mais encore une fois, elle repose les pieds sur terre.  C’est tout simplement impossible.  Elle ne représente pas son idéal féminin.  Elle le sait.

— Bonjour Carl, bredouille-t-elle.

Brusquement, il se retourne vers elle.  Leurs regards se croisent.  Elle cesse de respirer.

— Essayais-tu de me surprendre? demande-t-il, l’air fatigué.

— Non… Excuse-moi…

Le don juan ne semble pas dans son état habituel.  Pour la première fois, la fille le voit sans son veston des Druides.  Ses cheveux sont ébouriffés.

— Non…  Excuse-moi…, répète-t-il sèchement.  Tu te penses drôle ou quoi ?

Jennifer demeure la bouche ouverte, paralysée.  Elle a seulement tenté de plaisanter.  Un certain cynisme semble planer sur le garçon.  Elle ne le connaît pas beaucoup mais elle n’a jamais vu cette facette de la personnalité de Carl.  Habituellement, il se présente macho, sûr de lui.  Il ne s’est jamais montré aussi rustre avec les membres du sexe féminin.  On dirait qu’un masque a été retiré de son visage.

— Qu’est-ce que tu attends là ? dit-il en haussant la voix.

— Rien du tout…, murmure-t-elle, déçue par le comportement de Carl.

Elle s’en éloigne et prend place au comptoir, beaucoup plus loin.  Elle tente de retenir une boule douloureuse de jaillir de sa gorge.  Les larmes lui assiègent les yeux mais elle parvient à se contrôler.

Jennifer sait que son amie Maude est éperdument amoureuse de Carl.  Tout comme elle.  Mais plus maintenant.  Ce rustre l’a blessé comme tant d’autres.  Dans le fond, il n’est qu’un être superficiel, qu’une façade…  Elle soupire, avale difficilement sa lourde déception où se noient tant de rêves perdus.

«Ce n’est pas grave, Jennifer…  Il te reste ton admirateur…» se dit-elle pour essayer de se réconforter.

Mais au lieu de la consoler, cette pensée réveille sa nervosité.  Qui sera à sa case ?  Dans le cas où se serait Samuel, que doit-elle lui dire pour ne pas le décevoir ?  Son cœur bat à vive allure pendant qu’un mal s’empare progressivement de son estomac.  Si seulement la vie ne présentait pas tant de complications…

— Qu’est-ce que je te sers ? demande Joe, le cuisinier, d’un ton irrité.

Il s’affiche habituellement jovial et sympathique.  Décidément, tout le monde semble de mauvaise humeur ce jour-là.  Jennifer donne sa commande.  Elle ne mangera pas beaucoup ; le mal s’amplifie dans son estomac.  Pourquoi Carl s’est-il montré aussi méchant avec elle ?  Il ne manquerait plus que le rendez-vous à sa case n’ait pas lieu.

«Mais non.  Ne t’inquiète donc pas tant.»

Samuel doit être l’auteur du message.  Qui d’autre s’intéresse à elle ?  En tout cas, elle ne peut plus se créer de faux espoirs face à Carl.  Qui trouvera-t-elle devant sa case ?  Pourquoi, comme tant d’autres, s’est-il montré aussi rustre ?

Elle préfère ne pas y penser.  Ou plutôt, ne plus penser à rien.

— Au fait…, l’appelle une voix derrière elle.

On la ramène à la réalité.

Jennifer se retourne pour faire face à Carl.  Son regard presque furieux la fixe, la mordant comme une vipère sournoise.

— Si tu vois Maude, dis-lui qu’elle a perdu son unique chance avec moi ! lance-t-il amèrement.

Le jeune homme sort de l’endroit en coup de vent, abandonnant Jennifer, blessée de son poison mortel.

La fille se retourne vers le comptoir. Déjà, son assiette repose devant elle.  Un maigre croissant, quelques fruits et un jus d’orange l’attendent.  Son ventre est toujours aux prises avec le même ennemi.  Ce malaise s’apaisera sûrement à la rencontre du mystérieux personnage.

Elle opte pour une table éloignée.  Elle ne veut pas manger devant un cuisinier aussi maussade.  Peut-être ne sera-t-elle pas capable de manger du tout.

L’inévitable inquiétude revient la hanter.

Qui sera à sa case ?

Elle ne touche pas à son déjeuner, quitte l’endroit et plonge dans le vent frisquet de la saison.  L’angoisse grandissant en son être, elle se dirige vers l’école, lieu du rendez-vous.  Ses pieds écrasent des feuilles mortes en un bruit rappelant étrangement celui d’ossements brisés, comme dans les films d’horreur.  Elle ne croise personne sinon un chat de gouttière se faufilant furtivement dans une ruelle.  Seul le souffle automnal accompagne les lourds battements de son coeur.  À quelques reprises, elle s’arrête, aux prises avec des larmes de déception face à l’attitude de Carl.  Mais à chaque fois, elle les repousse.

En entrant sur le grand terrain du Collège d’Innstown, elle a l’impression de revenir dans le monde réel.  Comme si la dernière heure depuis son réveil s’était passée dans un autre univers.  Avec Carl et Joe, tous deux irrités et irritants.  Enfin, des gens d’allure normale parlent dans la cour.  Quelques adolescents sont assis dans le parc en face de l’école, près de la mer qui partage sa brise froide avec eux.

Elle entre dans la vieille bâtisse en briques rouges.  Haute de six étages, l’institution s’étend sur une large surface.  Les cinquièmes et sixièmes paliers sont interdits d’accès aux collégiens sans raison apparente. Le terrain entourant le collège, parsemé d’arbres et de buissons, s’étend, à certains endroits, à la limite du regard pour se perdre dans une épaisse forêt.

Quelques mois plus tôt, au printemps, un événement très étrange survint.  Suite au viol d’une étudiante, le cadavre ensanglanté de sa meilleure amie apparut entre quelques arbustes.  Mais il ne reposait pas sur le sol, ses pieds étaient enracinés en terre comme s’il s’agissait d’une fleur.  Personne n’y trouva la moindre explication.  Comme à toutes les fois où une chose inexplicable arriva, les habitants d’Innstown ont préféré oublier ou tenter de le faire…  Après tout, il ne fallait pas ternir la réputation du Collège…

Pour sa part, Jennifer ne l’a pas vu de ses yeux.  Elle en entendit parler dans les couloirs de l’école.

À l’intérieur, la fille y voit son amie Karine.  Celle-ci aime se faire remarquer de tous par ses habillements à la mode.  Les contraires s’attirent, dit-on, et pas seulement en amour…  Justement, un groupe de célibataires à l’air obsédé écoute passionnément son discours portant sur le dernier potin relié à un acteur populaire de cinéma.  Peu importe son sujet de conversation, les garçons lui accordent leur attention de toute façon.  Avec sa silhouette parfaite et son charme presque animal, la nature l’a doté des atouts de la séduction.  Parfois, Jennifer la trouve tellement superficielle…  Mais le moment d’après, Karine devient d’une simplicité touchante.  Tout dépend des jours…

Jennifer se glisse dans la bande d’auditeurs.

— Hé, salut Jennifer !

— Bonjour Karine…

— Ça n’a pas l’air d’aller, remarque la déesse châtaine.

— Ce n’est pas ça.

— Allez viens, raconte-moi tout ça ! propose Karine en entraînant sa copine loin des spectateurs.

Ils marchent au travers de la foule collégienne.  En réussissant à emprunter une voix sans tremblement, Jennifer lui expose la situation de la lettre mystérieuse et de son propos.  Son amie l’écoute, intéressée.  Elle ne semble pas se douter à quel point cette situation l’énerve.  Tant mieux.

— Selon toi, qui c’est ? demande-t-elle, intriguée.

— Je ne sais pas…  Sûrement Samuel.

— Ne t’en fais pas, blague Karine, si c’est un petit boutonneux, tu n’as qu’à prétexter être ton sosie.  Jennifer ?  Jennifer qui ?

Elles rient.  Pourtant, la nervosité s’amplifie davantage en Jennifer.

— Bonne chance avec ton Roméo !  Je suis en retard à mon cours !

— On se revoit sur l’heure du midi.

Elle se retrouve seule parmi tous ces masques anonymes.  Elle demeure un moment immobile, ferme les yeux.  Son cœur bat à vive allure.  Son estomac se tord de plus en plus.  La peur, rien de moins, s’empare d’elle.

«Tout va bien aller…»

Elle respire un bon coup et quitte ce couloir pour en atteindre un autre plus éloigné où se situe son casier.  Elle retient son souffle, ses jambes menacent de flancher sous le poids du trac.

Personne ne s’y tient.  Le couloir est désert.

«Ça y est, je suis arrivée trop tard…»

Elle attend un instant devant la porte de sa case.  Des larmes lui montent aux yeux.  Il ne s’agit que d’un canular.  Profondément déçue, Jennifer décide de prendre ses livres et de s’enfermer à la bibliothèque.

Personne ne veut d’elle…

Lorsqu’elle ouvre la porte de son casier, elle demeure paralysée.  Un frisson parcourt nerveusement son échine.  Au cœur de la pénombre pendent des restes humains.  Dans un petit sceau coule du sang rougeâtre.  La tête tranchée de son amie Maude tombe à ses pieds.  Jennifer tente de hurler, en vain.  Le cri est prisonnier de sa gorge.  Depuis les coins sombres du couloir, il lui semble entendre un rire cynique et guttural.  Tout lui paraît si irréel…

Elle s’effondre.

Les ténèbres l’attrapent dans sa chute.

***

Demain, « Nocturne : une machine de publicités »

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Publié par le septembre 10, 2010 dans Uncategorized

 

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